Le vent se lève…

Je me perds dans les conversations. 

Je n’en retire le plus souvent que de l’abattement et de l’amertume. 

Pour nourrir les discours, 

j’y jette mes pensées favorites,

celles que j’aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. 

Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, 

les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. 

Quand je m’en vais, 

je recueille et je serre mon trésor répandu,

mais je ne remets en moi que des rêves meurtris 

comme des fruits tombés de l’arbre sur des pierres. [Maurice de Guérin]. 

*

[I lose myself in conversations. 

Most often I only take from them despondency and bitterness.

To nourish the discussion,

I throw in my favorite thoughts,

those that I secretly love the most and with the most solicitude.

My timid and embarrassed speech disfigures them, mutilates them,

hurls them out, muddled, confused, half-naked.

And when I leave,

I concentrate and I seize my scattered treasure,

but I only put back in myself wounded dreams,

like fruit fallen from the tree onto rocks.] 

*

Il y a des choses 

que l’intelligence est seule capable de chercher,

mais que par elle-même elle ne trouvera jamais. 

Ces choses,

l’instinct les trouverait, 

mais il ne les cherchera pas. [Bergson]. 

*

[There are things 

that only the intellect is capable of seeking,

but that by itself it will never find. 

These things, 

instinct would find, 

but will never seek.]

*

Il n’y a de joie que de réunir plusiers choses

ensemble dans son esprit

et beaucoup d’êtres

ensemble dans son cœur. [Paul Claudel]. 

*

[There is no joy like bringing together many things

together in your mind

and many beings

together in your heart.]

Et il m’a dit

Et il m’a dit :

— Tu sais que je ne suis jamais venu ici ? Moi, je n’y avais jamais pensé. C’est bizarre, mais c’est comme ça. J’aurais dû venir plus tôt. Toi, tu sais ce qu’on va faire ?

— Pas du tout. Mais je pense…

Quelqu’un frappe à la porte.

— Toi, vas-y.

Je vais à la porte et je l’ouvre, incertain.

C’est un homme de taille moyen, plutôt ordinaire, mais sans visage. Je lui ai dit :

— Mais qui êtes-vous ?

Il m’a regardé un instant sans rien dire, et puis :

— Je suis venu te donner un conseil.

— Mais alors, dites-le-moi, qu’est-ce que c’est ?

Il a baissé la tête. Je l’ai regardé, immobile. Puis, en me regardant :

— Il faut que tu arrêtes. Tu n’es pas assez sérieux. Tu te laisses aller et tu t’en habitues. Tu n’aimes pas ta vie, mais tu aimes ces phrases que tu apprends par cœur, ces livres qui disent tout le contraire de ce que tu fais. Je sais que tu fais des efforts, mais ce n’est évidemment pas assez. Tu sombres dans une résignation honteuse. Tu souris mais tu as honte. Il faut que tu changes ta vie, tu dois changer ta vie !

J’ai fermé la porte. Mon ami avait disparu. Il n’y avait pas beaucoup de lumière. Les yeux presque fermés, j’ai cherché une chaise.

*

Ma vie,

Qu’est-ce que tu veux ?

Moi, j’essaie

Mais je ne sais pas

Et je ne sais plus ;

Les autres me disent :

Tu sais qui tu es.

Les autres me disent :

Tu sais ce que tu aimes.

Mais moi, j’ai peur ;

J’ai l’impression de ne pas vraiment savoir

De ne pas suffisamment savoir

Qui je suis

Et ce que j’aime,

Ce qui fait que je veux vivre ma vie.

Je ne sais pas ce que j’ai à donner,

Ou si ce que je donne

Est assez ; je veux dire,

J’ai peur de vivre,

J’ai mal partout,

Et je ne suis pas fort

Mais faible,

Et faible avant tout.

Je sais qu’il faut continuer,

Je sais que je ne peux que continuer,

Je sais que je vais continuer

Mais j’ai honte et je suis triste,

Et…

— Quand même tu vas continuer,

Et tu vas faire mieux qu’avant,

Et c’est tout.

Only in the going on…

If I am the weakest person around, that, I couldn’t say…

So it seems. I, barely hanging on, ready to drop, surrounded by others getting on quite well, or at the very least, putting up a stronger fight than I am (or so it seems). 

Do we create our own problems? So Emerson says. ‘We miscreate our own evils.’ There’s a difference in what I said and what I quote from Emerson, yes. But even so. Consider it. 

Do I need to sulk? No. Why do I do it?

Impatience? Habit? It’s easy and flattering. Why flattering? Because it supposes that I can’t do anything about it. What’s ‘it’? My unhappiness. That it’s out of my hands, that it doesn’t depend on me or anything I can do, it’s the fault of fate, or fortune, etc. 

I know this is stupid. I know that so much of what I do every day is stupid and serves no good, but I continue every day to fall into these habits, weak and quickly without heart or daring. I fall back on my worst thoughts. 

This isn’t exactly true. 

I fall (morally) and I blab to M—, or to S—K—. I make a scene, I stomp around. I forget every true thing I’ve felt and quietly acknowledged in myself, my heart. Agreed to. 

I’m a wretch. (I would say, like everyone else, but—I’ll hold my tongue.—But why? I think it’s safe to say: that humanity supposes wretchedness, a propensity to wretchedness, to folly, to madness; some bear it better, or hide it better, or sublimate it better, let’s say. That’s all.)

I’m glad I’m writing. I’m surprised by the quality. I was just sitting before the blank page, wondering at my dumbness. Et voilà ma voix. Ça me manquait… 

C’est moi qui me le dit, encore

Il faut se rappeler :

je ne suis pas mon imagination, 

je ne suis pas les caprices, les folies qui me viennent chaque jour, 

je ne suis pas les idées oiseuses et folles qui me provoquent et se meuvent en rond au fond de mon esprit,

et j’ai toujours un choix de ne pas confondre, ou au moins de faire un effort de pas confondre, ces fantaisies et mon être profond, ce qui est passager et sans importance et ce qui reste et compte vraiment.

*

To remember:

I am not my imagination,

I am not the whims and stupidities that come to my mind every day,

I am not the lazy and crazy ideas that provoke me and move in circles in the back of my brain,

and I always have a choice not to confound, or at least to make an effort not to confound, these fantasies and my deepest being, what is ephemeral and without importance and what stays and matters truly.

Le vent dans la plaine…

Tu sais quoi ?

Dis-moi.

On ne sait pas, on ne sait jamais ce qui va se passer. Quand on s’éveille le matin, on ne sait pas.

D’accord, t’as raison. Mais qu’est-ce que tu veux dire ?

Je veux dire que… La vie, on essaie trop de… on y pense trop, enfin. On fait que…

On s’inquiète trop ? c’est ça ?

Oui. On veut qu’elle soit ceci ou cela, mais elle…

Je sais ce que tu veux dire. La vie nous surprend. On ne la veut pas telle qu’elle est. Ou on…

C’est ça. Mais… j’ai eu une mauvaise journée. Enfin, ce n’est pas ça. Ça a changé. C’était ni bon ni mauvais, ou peut-être…

Je comprends. Ça change. C’est difficile.

C’est vrai. Et on continue.

On continue.

*

You know what?

Tell me.

We don’t know, we never know what’s going to happen. When we get up in the morning, we don’t know.

Okay, you’re right. But what do you mean?

I mean… Life, we try too much to… well, we think about it too much… We make it so that…

We worry ourselves too much, you mean?

Yes. We want it like this or that, our life, but it just…

I know what you mean. Life surprises us. We don’t want it as it is. Or we…

That’s right. But… I had a bad day. Or, it’s not that. It changed. It was neither good nor bad, or maybe…

I get it. It changes. It’s difficult.

That’s true. And we continue.

We continue.

L’amour qui va nous guider

« Si on s’entraîne, on peut s’améliorer.

Le temps est ton ami si tu sais t’en servir,

si tu sais utiliser ton temps à percevoir tes limites, 

ensuite à essayer de les repousser, 

ensuite plier ton corps à ta volonté 

ou plier ton esprit à ton désir de réussir quelque chose, etc. 

À ce moment-là,

tu peux y arriver. » 

(Éric-Emmanuel Schmitt ; j’ai commencé à écouter cet épisode de Les Lueurs avec Éric-Emmanuel Schmitt et j’ai eu envie de noter, traduire et partager ces phrases ; on oublie ce qui est simple et vrai trop souvent. Bonne écoute, et bon samedi.

[I started to listen to this episode of Les Lueurs with Éric-Emmanuel Schmitt and I wanted to write out, translate and share these phrases; we forget too often what’s simple and true. Enjoy listening to the podcast or watching the video, and happy Saturday!])

*

[If you practice, you can improve.

Time is your friend is you know how to take advantage of it,

if you know how to use it to make out your limits, 

then to try to push them,

then to bend your body to your will

or to bend your mind to your desire to succeed at something, etc. 

At that moment

you can do it.]

Quelques traductions

 Ce qui nous manque le plus, à moi le premier, c’est une forme très essentielle d’humour : le courage ; et, pour préciser, le courage de nous voir tels quels, le courage d’être pauvres, de n’avoir rien à perdre ; c’est-à-dire de refuser de perdre ce rien, notre sourire, notre âme, en un mot, en acceptant le compromis quotidien du « sérieux », de l’intérêt, de l’importance. Notre vie entière est construite comme un édifice de compromis… (Pierre Emmanuel)

*

[What we lack most, and I especially, is a very essential form of humor: the courageous humor; and to be more precise, the courage to see ourselves as we are, the courage to be poor, to have nothing to lose; that is to say, to refuse to lose this nothing, our smile, our soul, in a word, in accepting the daily compromise of the “serious”, of interest, of importance. Our entire life is constructed as structure of compromise…]

*

En un monde où la vie intérieure est murée, l’insatisfaction des âmes passe pour signe de névrose, laquelle doit être et sera guérie. Il y aurait fort à dire sur le concept de névrose tel que notre intelligence, irresponsable et aboulique de nature, est en passe de l’étendre comme une tache d’huile à l’explication de tout combat spirituel. (Pierre Emmanuel)

*

[In a world where the inner life is walled-off, the insatisfaction of souls passes for neurosis, which must and will be cured. There would be much to say about the concept of neurosis as our intelligence, irresponsible and abulic by nature, is on the point of expanding it to explain every spiritual combat.]

*

C’est une des confusions les plus fréquentes, (et je ne veux pas dire les plus primaires), que de confondre précisément l’homme, l’être de l’homme avec ces malheureux personnages que nous jouons. Dans ce fatras et dans cette hâte de la vie moderne on n’examine rien ; il suffit qu’un quiconque fasse quoi que ce soit, (ou même fasse semblant), pour qu’on dise, (et même pour qu’on croie), que c’est là son être. Nulle erreur de compte n’est peut-être aussi fausse et peut-être aussi grave. Par conséquent nulle erreur n’est aussi communément répandue. Un homme est de son extraction, un homme est de ce qu’il est. Il n’est pas de ce qu’il fait pour les autres, pour les successeurs. Ce seront peut-être les autres, ce seront peut-être les successeurs qui seront de cela. Mais lui ne l’est pas. (Charles Péguy)

*

[It is one of the most frequent confusions, (and I don’t mean to say the most simplistic), to confound precisely the person, the being of the person with these unhappy characters we play. In this jumble and in this haste and hurry of modern life we don’t examine anything; it’s enough that some somebody do whatever it may be, (or even pretend to do), that someone say, (and even that someone believe), that that’s their being. No error of judgement is perhaps as false and perhaps as serious. In consequence no error is as common. A person is of their own extraction, is of what they are. They are not what they do for others, for successors. Perhaps it will be these others, perhaps it will be these successors who will be of that. But they, the individual person, are not.]

Péguy et Ramuz

Un homme ne se détermine point par ce qu’il fait et encore moins par ce qu’il dit.

Mais au plus profond un être se détermine uniquement par ce qu’il est.

*

[A person is not determined by what they do and even less by what they say.

But at bottom a being is determined uniquely by what it is.]

*

Il ne suffit pas de donner ce qu’on a ; il faut donner encore ce qu’on est.

Plus exactement, on ne donne vraiment que ce qu’on est ;

on ne donne rien tant qu’on ne se donne pas soi-même.

On ne donne vraiment quelque chose en donnant de l’argent

que quand on le donne par amour.

L’argent, c’est ce qu’on a ;

l’amour, c’est ce qu’on est.

*

[It’s not enough to give what you have; you still have to give what you are.

To be more exact, you really only give what you are;

you give nothing so long as you don’t give yourself.

You really only give something with money

when you give it from love.

Money is something we have;

love is what we are.]

Another one, again

The Passion enters the room again and I stare.

I stare because I meant to ask a question the last time, and I, 

I forgot to ask. 

So I look at the Passion, I try to get the attention of the Passion,

and then I ask:

—What do you think about this? (I point at my paper.)

The Passion looks at the paper,

and replies:

—I think that’s trash.

I sigh, 

because I know,

I know the Passion’s right. 

I wrote it and,

it was with my head, 

and not my heart; what I wrote,

never had I felt

in my body, never

suffered seriously, desperately from, or with, 

to me it was an idea, no more, 

nothing more than what’s easy, 

and everywhere; not poetry, 

not necessary, not me;

but a trick, a show, a look-at-me;

and I, I sighed,

embarrassed, heavy,

and I said:

—Well, what do you know? 

The Passion blinked, 

and then replied:

—I know what’s yours.

To this, 

no reply,

and the Passion went out,

the Passion,

the Passion, 

the Passion went out.

Better out than in

The word passes away

And I, I begin

To write; – not a word,

A word, 

That’s what I lack, I know

Not a thing. 

I write to find the word,

The word I lack

For the thing;

The thing that passes,

That fills my chest,

I mean: what pulls

And pushes; what stands

In me; I in my body,

My feet, I write nothing,

Nothing but what is gone,

Is fleeing; I mean,

I write to begin again,

To begin again to see; that means,

What is gone is what is coming,

Is what is already meaning to be; it was,

My calling. I saw the bird,

And I knew its meaning; the word,

The word is nothing,

Nothing but a moving, a pulling,

Something shoving,

A distance, a clearing, seen.

I in my body I know to sing

Not what I know but what is calling,

Pressing me; nothing but a song, 

A passing meaning; that means, 

I was the thing. I, 

Alone, I, the poem.