Passage du Poète de Ramuz, un extrait et sa traduction (la mienne):
De nouveau, les mots lui viennent :
— C’est de faire pour rien qui est beau. Même si le travail ne paie pas, parce que c’est de faire qui compte. Quand même je serais tout seul, et quand même je n’ai pas été gâté, quand même je sais bien ce que c’est, allez ! et on n’est pas toujours payé et c’est dur et c’est ingrat, et c’est toujours la même chose, mais je dis : « C’est ça qui est beau !… »
Il a pris son racloir, il donne un coup de racloir.
On a déjà raclé une fois ; on va racler une deuxième fois, une troisième, une quatrième :
— Et, je dis, c’est justement ça, c’est ce manque de variété. C’est justement parce qu’on a une plus grande peine, parce qu’on risque davantage, parce qu’on a misé sur une chose, et une seule, toujours la même ; et ça c’est l’honneur… On ne se paie pas en argent, nous autres. On ne gagnerait pas un sou qu’on ferait ses vignes quand même.
Il racle.
— On ne peut pas être payé en argent pour un travail de ce genre-là ; on est payé seulement d’y croire, on est payé dès qu’on y croit… Nous, on est comme le soldat, le soldat se bat pour se battre. On est comme une mère, on est comme une mère avec son enfant : ça ne lui fait rien qu’il soit mal fait ; plus il est mal fait, plus elle se donne de peine pour lui, plus elle l’aime ; elle lui donne tout, sans rien demander. Parce qu’elle est payée de l’aimer.
Il racle.
— Je dis que c’est comme ça ; l’honneur et l’amour. Et point d’argent du tout, s’il faut, parce qu’il resterait l’honneur, l’honneur et l’amour.
Il racle.
— Et, quoi qu’il arrive, on garde ses vignes, et on crèvera dessus, nous autres, mais on ne les reniera pas.
Raclant à grands coups pour le bien montrer, raclant et c’est un travail d’homme une fois les pousses sorties, parce que si les femmes venaient elles risqueraient de les abîmer avec leurs jupes :
— Nous qu’on est de la vieille espèce, de la bonne espèce, de la vieille bonne espèce, et on est quelques-uns encore de cette espèce, alors hardi !
Il racle.
[ Again, the words came to him:
— It’s to do for nothing that’s beautiful. Even if the work doesn’t pay, because it’s to do it that counts. Even if I’d be all alone, and even if I wasn’t spoiled, even then I know what it means, ah, I know! And you’re not always payed and it’s hard and it’s mean, and it’s always the same thing, but I say: “It’s that that’s beautiful!…”
He took his scraper and gave a strike.
A strike had already been given once; a second would be given, a third, a fourth:
— And I say it’s just that, it’s this lack of variety. It’s exactly because there’s a greater pain, because there’s more risk, because something is counted on, and one thing alone, always the same; and that, that’s honor… We over here aren’t paid in money. Not gaining a penny we’d still work our vineyards.
He scrapes.
— You can’t be paid in money for work of that kind; you’re paid only in believing in it, you’re paid as soon as you believe in it… We, we’re like the soldier, the soldier fights to fight. We’re like a mother, we’re like a mother with her child; it does nothing to her if he’s not well; the more he’s unwell, the more pains she takes for him, the more she loves him; she gives him everything, asking for nothing. Because she’s paid in loving him.
He scrapes.
— I say it’s like that; honor and love. And no money at all, if necessary, because honor would remain, honor and love.
He scrapes.
— And whatever happens, we keep our vineyards, and we’ll die on them, but we won’t renounce them.
Scraping in big strikes to show it well, scraping and it’s a man’s work once the shoots have sprouted, because if the women came they would risk damaging them with their skirts:
— We we’re of the old kind, of the good kind, of the old good kind, and we’re a few still of this kind, so courage then!
He scrapes.]